Mon voyage à Nantes, Roman Signer, 2012

Mission | COMMISSARIAT D’EXPOSITION

  • Mon voyage à Nantes, Roman Signer, photo Martin Argyroglo

MON VOYAGE À NANTES, Roman Signer, 2012

Ce sont des torrents que viennent les fleuves

Quelle jubilation que de découvrir, comme je l’ai fait pour la première fois au Centre Culturel Suisse à Paris, un ensemble d’œuvres de Roman Signer ! Jubilatoire : c’est le terme qui correspond le mieux pour décrire la relation que j’entretiens avec ce travail. La joie de faire, d’expérimenter, rencontre la profondeur du sens, le sérieux du propos. Un acte d’amour au réel de la nature et de la vie qui me touche particulièrement.

En découvrant la vieille centrale à béton rouge posée sur les bords de Loire à Trentemoult près de Nantes, dans l’objectif d’y créer une œuvre pérenne à l’occasion d’Estuaire 2009, j’ai très rapidement pensé à Roman Signer. De fait, il a immédiatement compris la charge symbolique du bâtiment et du site et sa proposition, au minimalisme magnifique, s’est révélée être un condensé de son travail riche de mille évocations. Il ne touche pas au bâtiment dont il aime la couleur – ce rouge tellement présent dans son travail, couleur assez rare dans la nature pour s’en détacher – et l’aspect désaffecté – signe de l’inéluctable disparition des choses. Il y accroche simplement un long pendule qui bat inexorablement la course du temps. C’est une œuvre jamais figée, dans le mouvement permanent, qui marque la fonction même du bâtiment, la transformation du sable extrait du fleuve en béton.

Du sable justement, matière qu’il a tant de fois utilisé pour sa qualité de fluidité et ce qu’il est en réalité : résultat de l’érosion, du travail du temps. Sa transformation ensuite, fonction quasiment alchimique comparable à l’action du sculpteur sur la matière, ce qu’il est lui-même. Le Pendule témoigne de son affection pour la désaffection des bâtiments, encore une fois signe du temps qui passe, de l’inéluctable disparition des choses et des êtres. Il rend hommage au fleuve, à sa puissance, aux flux et reflux qui l’animent, ce fleuve issu des rivières, ruisseaux et torrents de montagne qu’il connaît si bien, dont il a tant de fois descendu le cours en Kayak, dont il a tant de fois expérimenté les courants dans son œuvre.

La montagne, justement, est indissociable de l’œuvre de Roman Signer. Un jour que, sur la route de mes vacances, je passais par la Suisse, je me suis arrêté le saluer. Chaleur de l’accueil de Roman, d’Aleksandra, sa femme, de Barbara, sa fille (c’est une petite fabrique de poésie que la famille Signer!) chaleur de la merveilleuse vieille prune de la maison Fassbind en fin de soirée qui deviendra l’objet d’échanges réguliers entre nous ! Le lendemain matin, il souhaite m’emmener à Appenzell, le village de son enfance, sous le prétexte que j’acceptais bien volontiers d’y acheter le délicieux fromage du même nom à la réputation mondiale.

On peut dire du paysage d’Appenzell qu’il est un cliché de la Suisse : collines verdoyantes sur lesquelles paissent de grosses vaches pourvues de cloches et en fond de tableau, les pics enneigés. Il m’offre un café sur une terrasse près du torrent d’où il me désigne, l’air de rien, une maison toute proche, celle de sa naissance et de son enfance. Un de ses murs tombe directement dans le lit du torrent. Il me raconte que petit, lorsque de gros orages éclataient en montagne, le torrent se gonflait très rapidement, emportant galets et cailloux qui venaient frapper les murs de la maison. Le son des entrechoquements montait par les murs jusque dans sa chambre où il écoutait, fasciné plutôt qu’effrayé, la violence du flux. Bien que l’ayant déjà perçu, c’est vraiment à cette occasion que j’ai réalisé à quel point son travail est lié à l’enfance. Il n’a jamais perdu cette forme d’émerveillement permanent par rapport aux manifestations de la nature, entretenant au contraire une constante fascination pour ces éléments. Depuis ce premier voyage, à chaque fois que je suis revenu chez lui, une sorte de rituel, outre la vieille prune, s’est installé entre nous : il m’emmène toujours au même endroit, à Weissbad, petit village du canton d’Appenzell, dans un lieu au nom évocateur de « bout du monde ».

C’est ici qu’il a réalisé nombre d’expériences dont il a gardé trace dans ses films ou ses photographies, ici qu’il a fait de sa paire de bottes un geyser, ici qu’il a déclenché des fumées dans les futaies, ici qu’il a relié d’un arc de feu les deux falaises. C’est sans étonnement que j’ai appris, plus tard, que ce bout du monde était un terrain de jeu de son enfance. J’ai ainsi découvert les relations toutes particulières et intimes qu’il entretient avec ses sites d’expériences. Lors de mon dernier voyage, à l’hiver 2012, je lui ai fait remarquer qu’il m’avait fait partager l’intimité de ce site au printemps, en été, en automne, en hiver enfin. Les saisons franches et contrastées de cette partie du monde me feraient presque dire que seules les Alpes ont pu enfanter un tel artiste ; Roman Signer le leur rend bien ! Encore une fois signes du temps qui passe, les saisons sont indissociables des œuvres de Roman Signer, il a besoin d’y vivre, de les voir revenir sans cesse afin d’y pratiquer, année après année, ses expériences poétiques dont l’acharnement n’a rien à envier au scientifique. Il teste, inlassablement, dans la réalité de chaque saison, le courant des torrents de montagne, la lumière à travers les futaies, le recouvrement de toutes choses par la neige, la légèreté de l’air chaud, la résistance de la glace, l’attraction terrestre.

Autant d’expériences qu’il a documentées grâce à des films notamment, qu’un soir il m’a fait le plaisir de me faire partager : un ensemble incroyablement riche de Super-8 filmés entre 1975 et 1989, témoignant d’un grand nombre d’expériences menées pour beaucoup dans ce « bout du monde » que nous arpentions régulièrement. C’est donc très rapidement que je lui ai proposé de présenter dans l’exposition ces films inédits en France. Afin de ne pas trahir la technique d’origine, nous décidons qu’ils seront présentés en projection et qu’à chaque film correspondrait son écran. Présentés dans trois alcôves du Hangar à Bananes, ils sont classés selon les forces qui président à l’expérience filmée : dans la première alcôve l’élévation, dans la seconde le courant, le flux, et dans la dernière l’attraction. Ce nuage de projection témoigne de l’accumulation d’expérience, de la joie et de l’acharnement de l’artiste dans le travail. Soudainement, tous les projecteurs s’éteignent pour faire place à une grande projection frontale dédiée aux grandes actions faites en public. Des niches percées dans les cloisons accueillent quant à elles des écrans 16/9 qui diffusent des travaux vidéo. L’histoire des technologies n’est-elle pas, elle aussi, signe du passage du temps ?

C’est ensemble, suite à de longues discussions également partagées avec Barbara, sa fille, que l’exposition s’est conçue pas à pas. Pas une rétrospective, non, Roman est trop dans la vie pour ne pas créer de nouveaux projets, pour ne pas avancer encore dans ses recherches. Toutes les œuvres, anciennes ou nouvelles donc, sont installées dans le volume lumineux de la galerie. Il n’y a pas de cimaise, aucune fraction d’espace. Convier le visiteur à cheminer d’une sculpture à l’autre, l’inviter, lui qui vient de la Loire, à éprouver l’eau d’abord, puis l’air pour se diriger vers le feu, l’immerger dans la lumière avant de le faire pénétrer dans un tunnel éclaté de peinture, telle est la promenade que nous lui proposons. La balade n’est pas innocente, une tension s’installe, le courant s’accélère, l’eau calme qui porte le Kayak du « Canal » se transforme peu à peu en torrent à mesure que l’air et le feu s’y mêlent. Roman Signer nous accueille dans l’exposition sous la forme d’une paire de bottes en caoutchouc que surmontent deux bidons bleus. Au terme de l’exposition, ces mêmes bottes sont fixées à des canons, prêtes à être projetées contre le mur.

Très souvent, pour aller faire ses expériences à Weissbad, Roman s’y rendait au volant de son triporteur Piaggio. Faire du voyage non pas un but, mais un temps de déplacement, éprouver le plaisir du lent défilement du paysage. C’est une autre voiture qu’il a trouvée aujourd’hui, en Pologne, non loin du berceau familial d’Aleksandra. Rescapée des années 1950, de la période communiste, cette Warszavaw est une sorte de mix entre une Traction Avant Citroën et la Batmobile, ovni couleur bronze, une voiture pourvue d’une âme et d’une histoire ! Pour l’exposition, il la récupère en Pologne, la conduit jusqu’à chez lui en Suisse puis reprend son périple jusqu’à Nantes. C’est de là que lui est venu le titre de l’exposition, comme une évidence : « Mon voyage à Nantes ». Il vient finir son périple dans la salle d’exposition. En finissant sa course, la voiture aura plié une série de parapluies fichés verticalement dans le sol.
Devant la voiture, cinq parapluies restent droits, intacts.
D. M.